Histoire de Peluche
C'était un de ces greniers poussiéreux, où s'entassaient les souvenirs en tout genre.
Des malles remplies de vêtements démodés qui faisaient la joie des enfants
lorsque le théâtre était leur jeu de l'après-midi de vieux outils, des ustensiles oubliés, des tableaux où les grands-pères et grands-mères des grands-pères et grands-mères regardaient d'un air glacial le photographe qui les immortalisaient lors de leur mariage.
Je vivais là-dedans ah oui, j'ai oublié de vous dire : je suis une peluche un de ces beaux nounours blancs et doux, avec des yeux à faire fondre n'importe quel bébé.
On m'a bien fait, vraiment. J'hésite à le dire moi-même, mais on aurait pensé que ceux qui m'avaient fabriqué avaient mis dans ma pelisse et mes yeux
toute la tendresse et toute la douceur qu'attendent les bébés.
Je devais accompagner le premier âge, c'était ma mission.
J'en étais fier.
Ah, j'ai encore dans le museau la sensation et l'odeur des mains un peu souillées par les biscuits trempés, les confitures.
Les gros baisers mouillés et les larmes, parfois de peur, parfois de détresse.
Comment se faire comprendre quand on n'a pas les mots ?
Alors, j'étais silencieusement le complice et le refuge.
J'avais été oublié là depuis longtemps.
J'étais triste, évidemment, mais la maison était vide d'enfants désormais.
Que pouvais-je faire ? J'attendais.

Un jour, c'était en hiver, je me souviens, une petite fille est rentrée dans mon grenier.
Elle avait des cheveux couleur d'automne, elle était un peu comique avec sa coiffure si sage, ses yeux timides, elle regardait tout ce décor sans trop savoir s'il fallait en avoir peur ou s'en émerveiller.
Je l'ai adorée, tout de suite s'il y avait eu, dans mon destin de peluche, une place pour les grands , j'aurais aimé qu'elle me choisisse.
Mais curieusement, elle n'était pas encore là quand on m'avait choisi dans ce magasin, puis offert, puis si vite, à l'échelle de ma vie, laissé.
J'étais déjà plus vieux qu'elle et je n'avais pas d'âge.
Elle a marché au milieu des caisses, des vieilles photos, des coffres, elle a à peine regardé le cheval à bascule, a touché un vieux carton à chapeau, puis a regardé un peu agacée ses mains maculées de poussières.
Et puis, nos regards se sont croisés et je ne sais pas pourquoi.
J'avais la paillette des yeux terne, le museau défraîchi, et moi aussi j'avais pris la poussière, quoique j'aie été préservé par cette couverture où l'on m'avait niché.
Mais elle s'est dirigée vers moi, m'a pris dans ses bras, sans sentir la poussière, sans la craindre, m'a regardé avec un grand sourire et m'a serré contre elle. Elle m'a dit « que tu es doux, que tu es beau »
J'avoue avoir été heureux même un nounours a envie de séduire, non ?
Surtout quand il a été oublié
Elle m'a emmené hors du grenier, a demandé à cette dame que je ne connaissais plus et qui, elle, avait dû me connaître, si elle pouvait m'emmener.
Et la dame a dit « oui, prends en soin ».
Alors, j'ai connu une nouvelle enfance.
Merveilleuse, inattendue j'en ai fait des choses, elle me faisait partager ses jeux, elle me gardait dans ses bras la nuit, elle m'a confié ses chagrins, m'a raconté ses journées et quand elle était seule me disait « toi tu es là, tu me protèges ».
Pour une peluche qui croyait rester dans la nuit éternelle, elle était ma lumière et je ne sais qui protégeait l'autre.
J'aurais donné mes yeux en agate pour elle, et je préservais jalousement mon pelage pour ses mains et ses baisers
Je savais qu'elle se sentait parfois seule, au milieu de tant d'enfants.
Et elle se consolait de ne pas accrocher le regard d'un papa, d'une maman bien trop occupés, attentifs, mais qui ne pouvaient être là comme moi je l'étais.
Nous avons ainsi vécu elle et moi de longs jours heureux.
Ah, j'étais fatigué vous savez, mes pattes n'en pouvaient plus de la suivre dans toutes ses activités.
Elle m'emmenait même à l'école, cachée dans son cartable déjà coquette, eh oui, une peluche à son âge, qu'auraient dit les autres enfants ?
Les promenades dans la forêt, le long de la rivière, sur les bords du lac, le patinage en hiver, le ski même ouf j'étais content de me cacher dans sa couette le soir.
C'est plus reposant les bébés !
J'étais son confident, et elle me parlait, ouvrait son coeur, j'étais le seul à y pénétrer.
Elle plongeait ses beaux yeux au fond des miens, et attendait comme une réponse.
La seule que je pouvais donner était évidemment d'être encore plus doux.

Puis un jour, en passant devant un magasin de jouet, elle a vu une poupée, superbe, pleine de rubans et vêtue d'une robe chatoyante, soyeuse.
J'ai senti que ses yeux se fixaient sur cette poupée avec envie, et elle dit à sa maman « oh, Maman, regarde qu'elle est belle, que j'aimerais en avoir une ainsi ».
Peut-on être jaloux quand on est une peluche ?
J'avoue que je l'ai été pourquoi elle avait besoin d'une poupée, elle m'avait, moi.
Aucune poupée ne serait plus douce que moi, plus discrète, plus capable de la consoler, de la comprendre.
Mais à partir de ce moment-là, elle a souvent regardé d'autres vitrines, son regard a accroché d'autres poupées, d'autres peluches puis un matin, elle ne m'a plus pris pour partir à l'école.
Un autre soir, elle m'a oublié sur le plancher quand elle est allée se coucher.
Ce fut Noël, et à son retour de la grande ville, elle a montré fièrement aux autres son nouveau nounours, et puis une superbe poupée tout neufs, pleins de couleurs et je suis resté dans la chambre, oublié.
Je me suis dit que j'allais retrouver le grenier, le noir, le froid, la poussière,
qu'il n'y aurait plus de confidence, plus de tendresse.
Foi de peluche, j'étais bien malheureux.
Parfois, elle revenait jouer avec moi et avec d'autres, elle me regardait en souriant, me caressait un peu, mais celui qui trônait sur son lit, c'est le beau nounours tout neuf, celui qu'elle emmenait à l'école, c'était lui aussi.
J'ai passé des jours à attendre qu'elle me parle, je restais là, sans pouvoir faire de geste, sans pouvoir rien dire.
J'étais tout seul.
Et puis, un soir, je l'aperçus, elle était comme agacée en regardant ce nounours coloré qui perdait vite sa douceur et ses couleurs si vives.
Elle ne lui parlait pas, et il servait de décor, sans tendresse.

Et une nuit, elle a pleuré, il n'a pas pu la consoler.
Il n'a rien fait ce gros balourd si beau et elle s'est levée, j'ai entendu ses petits pas venir vers mon coffre, j'ai vu se soulever le couvercle, ses mains venir vers moi.
Elle m'a pris dans ses bras, ses grands yeux tout rougis;ont regardé et elle m'a emmené, en glissant à ma place l'autre .
Nous sommes retournés tous les deux vers son lit.
Elle s'est réfugiée avec moi sous la couette, et j'ai senti la douceur de son visage qui réveillait celle de mon pelage.
Elle m'a regardé, avec un grand sourire mouillé et m'a dit « tu sais Nounours, tu m'as manqué.
Tu viendras promener avec moi demain ?
Puis elle m'a raconté sa journée, ses peurs, ses soucis comme c'est difficile de grandir.
Mes yeux pétillaient, et j'essayais d'être chaud et tendre.
Elle en avait besoin.
J'ai senti que son souffle se calmait, la chaleur a envahi le lit, la nuit était calme, tellement pleine de nos retrouvailles.
Elle m'a montré, en sortant mon museau et son joli nez de dessous la couette, les étoiles.
Elle m'a dit « regarde que c'est beau, je voudrais aller là avec toi.
C'est vrai qu'il y avait une belle lumière de lune et des étoiles en pagaille.
Une vraie pluie.
Je n'avais jamais vu un ciel si beau.
Ah, ne plus être une peluche, devenir un humain pour pouvoir l'aider, l'aimer, la protéger mieux que je ne le faisais.
Moi aussi j'aurais voulu m'envoler avec elle.
Elle a remonté la couverture, m'a serré encore plus fort.
J'ai vu ses yeux briller.
Elle m'a dit « tu veux bien dormir près de moi , vieux nounours? » et elle a ri, persuadée que je n'aurais pas pu dire non. Je n'en avais pas envie non plus d'ailleurs.
Alors, rassurée, elle s'est endormie pendant que je veillais sur son sommeil.
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